Chronique légère

La fable des points

Les Gardiens de la Page Blanche

 

Un jour, dans le grand royaume de la page blanche, tous les points furent convoqués pour former une nouvelle histoire.

Suivi de tous les autres, le point de départ arriva le premier, prêt à ouvrir la voie vers une nouvelle aventure. Fièrement, il lança :
— Je suis celui qui ouvre la marche : sans moi, il n’y a aucun début !

À sa suite, les points cardinaux s’avancèrent en quatuor :
— Nous sommes quatre… et parfois cinq, car le point central aime se glisser parmi nous. Nous guidons les histoires, nous orientons les explorateurs. Nous sommes l’ordre et la logique. Sans nous, les lettres sont perdues.

Devant la grande porte, les points de suspension, inséparables, chuchotèrent doucement :
— Nous sommes une promesse… une suite… une phrase qui n’a pas dit son dernier mot. Sans nous, le mystère s’éteint trop vite…

Puis vinrent les deux-points, sérieux et ordonnés :
— Nous annonçons la suite, nous éclairons ce qui vient. Sans nous, tout reste confus.

Surgit alors un étrange point, tout courbé, qui apparut timidement :
— Et moi ? demanda le point d’interrogation en penchant la tête. Je suis celui qui questionne, qui sème le doute et pousse à réfléchir. Sans moi, vos histoires manqueraient de curiosité.

En fanfare, surgirent bientôt les plus bruyants. Un grand mince bondit soudain, tel le clou du spectacle, et fit sursauter l’assemblée :
— Et moi ! s’écria le point d’exclamation, éclatant de joie. Je suis l’émotion, la surprise, l’enthousiasme ! Je donne de la force, de la joie, de la colère ! Je fais vibrer les phrases, je les fais exploser ! Sans moi, vos récits seraient bien fades.

Plus discret, mais élégant, le point-virgule s’avança en souriant :
— Je ne termine pas, je relie… Je suis le trait d’union des idées. J’apporte nuance et respiration. On me trouve étrange, parfois inutile… mais seul le talent sait m’utiliser à bon escient.

Enfin, dans un silence solennel, arriva le point final. Sévère et rigide, il imposa le silence dans la salle. Il posa ses pas avec lenteur et déclara :
— Je suis la fin. Tout ce qui vit finit par me rencontrer. Je ferme les histoires, je ferme les portes. Toute histoire a besoin d’une fin… et c’est moi qui la donne. Sans moi, vous seriez éternels.

Alors, tous ensembles, les points comprirent qu’aucun d’eux ne pouvait tout construire seul. Différents, parfois opposés : sans eux, il n’y a ni phrases, ni idées, ni récits… ni voix. Ils sont les gardiens des histoires, les repères des phrases, les architectes du langage. Être différent n’est pas une faiblesse : c’est dans l’union des différences que naît la force de toute création. Seul, chaque point a sa valeur… mais ensemble, ils créent le langage, les histoires et ils remplissent les pages blanches.